La monographie de 1887 d'Aragnouet
Hautes-Pyrénées
département 65.

(ADHP - Monographie établie en 1887)




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I


La commune d'Aragnouet est située dans la partie supérieure de la belle et fertile vallée d'Aure, au pied du grand rempart des Pyrénées qui la limite du côté de l'Espagne, bornée à l'Ouest par la crête des Aiguillons, du Cambiel, du pic Méchant dont les contreforts séparent le territoire communal en deux parties ; au Nord, par le superbe pic de Rouges dont la crête se relève et se déprime tour à tour, et à l'Est par le territoire de Cadeilhan-Trachère et de Tramesaygues.

La commune d'Aragnouet est une de celles où la nature a été prodigue de richesses minéralogiques et botaniques : le peintre et le naturaliste trouvent, à chaque pas, de quoi exercer leur sagacité ; il en est d'ailleurs peu qui offrent un aspect plus majestueux. Les montagnes fournirent au premier de quoi faire de beaux tableaux ; les carrières, les mines, les végétaux fournirent au second d'immenses collections qui le dédommageront amplement de ses fatigues.

Son territoire est tout à fait dans la région montagneuse et, de tous côtés, se dressent des montagnes qui semblent se perdre dans les nues. Ce sont des masses tantôt granitiques, tantôt calcaires, tantôt schisteuses recouvertes sur le versant méridional par de magnifiques forêts, particulièrement celle du plateau de la Caou qui est une des plus belles des Pyrénées et où l'on remarque les traces de l'avalanche de 1846 qui emporta plus de quinze mille arbres, en face du village d'Aragnouet ; vers de côté se projettent une suite de vallons latéraux, encaissés entre de hautes montagnes et dont chacun aboutit à un passage à travers la frontière. Ces passages sont de simples échancrures de la crête, neigeux neuf mois sur douze, souvent perdus dans les nuages, ne peuvent être franchis que par les piétons, tels sont ceux du Moudang, où il est question de faire passer la grande route internationale de Saux, ou port de Bielsa, praticable quelquefois l'hiver, et un peu plus loin débouche la vallée d'Agela, gorge longue et facile, aboutissant au col de Barroude, à une demi heure du précédent.

Plus à l'Ouest est le village du Plan qui semble perdu au milieu des montagnes, on remonte le bassin du Badet dont la verdoyante pelouse contraste singulièrement avec la muraille noire du pic Méchant qui porte si bien son nom, et, on arrive enfin au col du Cambiel qui conduit à Gèdre ; plus au midi, on trouve le col des Aiguillons qui va à la chapelle de Héas où affluent de nombreux pélerins vers le quinze août et le huit septembre.

Le versant septentrional est dénudé et ridé par les avalanches, surtout dans la sombre et étroite Gorge du Couplan qui conduit aux pentes orientales de Néouvielle et du Pic Long, renfermant un dédale de pics aigus, de murailles neigeuses, de glaciers, de cascades, de grands lacs qui en font un des plus beaux centres d'excursions des Pyrénées.

C'est dans cette région que prend sa source la Neste, affluent de la Garonne, venue des glaciers de Néouvielle, purifiée pendant sa descente par des repos successifs dans une suite de grands lacs sans pareils dans la chaîne des Pyrénées.

Rien de plus beau que les nappes lumineuses d'Obert et d'Aumar où se reflètent ses rochers mamelonnés couverts de pins qui font penser aux régions septentrionales de l'Europe, c'est par là qu'on franchit le col d'Obert qui conduit à Barèges.

Les contreforts de Néouvielle séparent ces derniers du grand et sombre lac de Cap de Long. On ne saurait imaginer rien de plus nu et de plus morne que ce lac dont les environs semblent à un enfer de granit et de glace, de ce côté se trouve la hourquette de Cap de Long qui conduit à Luz. Plus bas est le beau lac d'Orédon si visité depuis quelques années ; il reçoit toutes les eaux échappées des lacs supérieurs. C'est en effet magnifique à voir par un beau jour d'été ; rien de plus pittoresque que cette grande nappe d'eau claire et bleue où se mirent les pins qui sont sur ses bords. C'est du lac d'Orédon que les ingénieurs veulent faire le régulateur de la Neste et dans ce but, ils ont construit un barrage de soixante mètres de haut, arrêtant une masse d'eau de plus de 20 000 000 mètres cubes et dont la sortie est régularisée par des robinets ; on se propose ainsi d'équilibrer le débit de la rivière et les irrigations du bassin pyrénéen.

Descendant la gorge de Couplan, on remarque à moitié du chemin une magnifique cascade, c'est un torrent échappé du lac de la Oule qui s'élance dans le vide d'une hauteur de 100 à 120 mètres, flotte et roule dans l'air ; en descendant comme une longue fusée de plumes blanches, produisant un murmure d'une harmonie et d'une douceur étranges pendant les beaux jours d'été, mais tonnant comme des décharges d'artillerie après une journée d'orage ; en hiver, on y remarque d'immenses colonnes de glace qui font un effet ravissant. A Fabian, la Neste reçoit, à droite, la rivière du Plan formée du Badet, de l'Agéla, de Saux, trois torrents furieux qui descendent des montagnes dont les cimes semblent se confondre avec le ciel. Cette rivière n'est point poissonneuse, ses eaux étant en grandes parties minérales. En aval de Fabian, elle reçoit la Neste du Mondang dont les cailloux sont rouges par suite du grand dépôt de rouille provenant d'une source ferrugineuse et sulfureuse très fréquentée par des habitants du pays et qui semblait appelée à un grand avenir et à être rendue célèbre par les efforts et la persévérance d'un habile chimiste Mr Maxwel-Lite. Les eaux se distinguent surtout par leur stabilité, c'est-à-dire qu'elles peuvent se transporter fort loin sans altération.

Tous ces cours d'eau ont un débit très faible, pendant l'hiver et l'été, de deux à trois mètres cubes par seconde, mais grossissant considérablement au moment de la fonte des neiges, et de la saison des pluies, et atteignant parfois un débit de dix à douze mètres cubes. Aragnouet est tout à fait dans la région montagneuse des Pyrénées, à une altitude de 1.270 mètres ; faisant assez chaud pendant l'été, à certains jours le thermomètre marque +32 degrés, mais l'hiver y est long et rigoureux, et la température descend parfois à 17 degrés au dessous de zéro, mais cette localité jouit d'une bonne salubrité.

II


La population d'Aragnouet, d'après le recensement de 1886 , est de 375 habitants alors qu'elle était de plus de 400; il y a quelques années. Je crois qu'il faut attribuer cette diminution à l'aridité du sol où le seigle est étonné de germer. On pourrait atténuer e courant d'émigration vers la ville, en transformant les champs en prairies naturelles et artificielles et en perfectionnant les races bovine et ovine. Par suite de sa situation topographique, les hameaux sont très disséminés sur le territoire. Eget, dont la population est de 112 habitants dans 33 ménages, est à cinq kilomètres de Fabian, chef-lieu de la commune et compte 125 habitants dans 25 maisons ; Aragnouet est situé à trois kilomètres plus à l'ouest, a 68 habitants avec 11 feux et enfin le Plan se trouve tout à fait à l'extrémité occidentale de la commune avec 70 habitants et 13 habitations.

La commune est administrée par un maire assisté d'un adjoint et de dix conseillers municipaux ; elle est desservie pour le culte par un vicaire qui réside à Aragnouet et par un curé qui reste à Eget ; elle dépend de la Perception de Vielle-Aure où se trouve également le bureau des Postes et Télégraphes, dont deux employés font le service dans la commune, l'un à Eget et l'autre au Plan, à Aragnouet et à Fabian où il demeure.

Le valeur du centime est de 34 frs 15 et ses revenus ordinaires sont le produit de la vente des coupes de la ferme des herbages et des carrières d'ardoise.

III


Les productions sont aussi peu variées que peu nombreuses ; on récolte en moyenne de 200 à 250 hectolitres de froment, autant de méteil, de 7 à 800 hectolitres de seigle, presque pas de maïs, mais les pommes-de-terre sont principalement cultivées et d'excellente qualité. La culture des terres est quelque peu routinière, cependant depuis quelques années, grâce à l'instruction, certains propriétaires travaillent leur terre d'après les meilleurs procédés. La commune d'Aragnouet est riche en forêts, elle possède plus de 3000 hectares de bois, de sapins avec quelques hêtres, mais le reboisement est impossible sur le versant septentrional à cause des couloirs des avalanches.

Toutes les sapinières sont soumises au régime forestier qui gène parfois les habitants pour faire pacager leurs bestiaux en mettant certains quartiers en défense pendant dix ans, ce qui est beaucoup trop long. L'administration croit ainsi faciliter la reproduction des jeunes plants, mais l'expérience démontre d'une manière formelle qu'elle va contre son but ; en effet il se forme une couche imperméable de mousse qui empêche le semence de se reproduire, lorsque au contraire le piétignement des bêtes favorise le reproduction, il y aurait par conséquent tout avantage à laisser pacager librement les animaux, d'autant plus que la seule et principale ressource des habitants est l'élevage des bestiaux. On compte dans la commune 500 vaches, 800 brebis ou moutons, 200 chèvres, 20 juments ou chevaux. Certains habitants vont quelquefois à la chasse du chamois et à la pêche dans les régions des lacs. Il y a dans ces montagnes de nombreuses richessses minéralogiques et botaniques : des mines de plomb argentifère exploitées pendant quelques années mais abandonnées pour le moment à cause de la cherté du transport, de belles carrières d'ardoise dont le produit s'écoule dans la vallée même ; comme usines, il y a la scierie et trois moulins. Sous les rapports des voies de communication, la commune d'Aragnouet n'est pas très bien partagée, cependant la route est carrossable jusqu'à Fabian, on peut facilement arriver au lac d'Orédon pendant la belle saison, le chemin étant bien entretenu par l'administration pour le transport des matériaux ; mais il serait à désirer qu'on fit un chemin muletier par le col d'Obert, alors, les nombreux étrangers qui arrivent à Barèges pourraient visiter facilement la vallée d'Aure.

Du côté d'Espagne sur tous les ports, il n'y a que de simples sentiers où les piétons marchent difficilement ; espérons qu'un jour la route internationale sera construite dans les Pyrénées centrales, ce sera la fortune du pays. Sur onze ponts que l'on compte sur le territoire de la commune, sept sont en bois et les quatre autres en pierre et encore de construction toute récente. Située à l'extrémité méridionale du département des Hautes-Pyrénées, la commune d'Aragnouet n'a aucune diligence jusqu'au chef-lieu de canton, de là jusqu'à Lannemezan, il y a un service public et régulier de voitures ; et de cette dernière localité on prend le chemin de fer pour Tarbes et Bagnères.

Le commerce local est à peu près nul ; des céréales, on ne peut guère en vendre au contraire, la plupart des habitants doivent en acheter presque toutes les années ; les bestiaux sont vendus dans les foires qui ont lieu dans la vallée. On ne se sert plus d'anciennes mesures, cependant on fait encore usage quelquefois, pour les matières sèches du coupeau (12 litres 1/2), et raymio (6 litres).

V


L'étymologie d'Aragnouet est espagnole ; elle vient d'Aragnouet petit aragon et, en effet, c'était une communauté en quelque sorte indépendante au fond de la vallée d'Aure, dont elle était séparée par une porte en fer, qu'on appelle porte d'Espagne sur la route près de Tramazaygues. La commune d'Aragnouet a dû défendre à plusieurs reprises ses droits. En 1300, Philippe le Bel veut usurper ses montagnes mais les habitants en restent maîtres, par jugement rendu par Maître Audet Darié ; juge de la vallée d'Aure, commissaire réformateur du domaine de la dite vallée. En 1528, François 1er confirme les habitants dans la pleine jouissance de leurs montagnes ; sous Louis XIV, par jugement en acte du 23 juillet 1668, le Grand roi s'empare des dites montagnes mais les consuls et habitants d'Aragnouet font opposition au jugement rendu et Sévre et Défaudour, conseillers du roi, délélgués l'un en la généralité de Montauboan et l'autre au département de la grande maîtrise de Toulouse réforment le dernier jugement et maintiennent àe la commune d'Aragnouet la propriété et la jouissance de toutes leurs montagnes, à condition de payer au trésorier du roi ou à son fermier 50 sols et de tenir en bon état les chemins qui vont de France en Espagne, le long du terroir du dit Arangouet, et il est défendu au procureur du roi de troubler les habitants dans la possession de leurs montagnes et le sieur Agié, qui a traité avec le roi pour la fourniture de ses magasins et arsenaux devra désormais se mettre d'accord avec les habitants pour le prix du bois. En mil six cent quatre vingt-huit, le 17 octobre les habitants d'Aragnouet dont des réglements pour administrer leurs biens communaux, ces statuts renferment 34 articles, le premier traite de la nomination par les habitants de deux consuls, éligibles toutes les années, le jour de la circoncision, nommés par les habitants eux-mêmes, qui doivent leur prêter serment.

Ces consuls ont le pouvoir de faire observer les réglements, de faire assembler les habitants, de percevoir la taille et doivent rendre compte de leur gestion à la fin de l'année. Une hôtellerie est créée pour vendre des vivres aux voyageurs et un fermier doit la tenir en payant une certaine somme à la communauté, mais toutes les denrées qu'il a à vendre sont taxées. La plus grande partie des articles réglementent le droit de pacage dans les différents quartiers des forêts communales. Cette organisation n'est modifiée que l'An quatre de la République, époque pendant laquelle les habitants eux-mêmes défendent la frontière, ayant pour lieutenant Carrère, bourgeois et notaire d'Aragnouet.

Comme monument historique, on remarque, tout près du Plan, une chapelle en ruines du temps des templiers et sur une cloche on lit une inscription en latin. Il y a dans les archives de la commune plusieurs documents officiels, mais très difficiles à lire. Il serait même utile de les faire transcrire. On s'était très peu préoccupé de l'instruction avant la Révolution et malgré l'élan donné , à cette époque, à l'éducation populaire : on ne fait rien jusqu'en 1833.

Même à cette époque, des hommes, peu instruits d'ailleurs et sans diplômes, instruisent la jeunesse pendant les trois ou quatre mois d'hiver. La commune leur assure un traitement d'une centaine de francs. Ce n'est qu'à partir de 1850, que l'instruction fait des progrès dans la commune d'Aragnouet. Une école est au chef-lieu et dirigée par un maître ; en 1886, on crée une école mixte à Eget ; trois ans plus tard, une école de filles est ouverte à Aragnouet et enfin en 1882, l'administration prenant en considération un vœu exprimé par le conseil municipal, les trois écoles communales deviennent mixtes, mais la commune n'a qu'un seul local pour salle d'école ; elle a loué des chambres pour y installer les deux autres ; aussi serait-il urgent de construire les trois salles d'école à Eget, Fabian et Aragnouet qui sont assez régulièrement fréquentées.

L'instruction est aujourd'hui dans une bonne voie. Il n'y a plus, depuis quelques années, ni de conscrits illettrés, ni de conjoints qui ne sachent signer leur nom. On n'a pas de bibliothèque, ni de caisse d'école, ni d'épargne scolaire. Les traitements des trois maîtres sont 1.200, 1.000, 800 et les prix des loyers pour la commune s'élèvent à plus de 400, aussi serait-il avantageux pour elle de contracter un emprunt à la caisse des écoles et de faire construire les trois locaux at ainsi les maîtres et les élèves se trouveraient beaucoup mieux.

L'instituteur public




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© Marie-Pierre MANET









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