Histoire
de la fiancée de Soulan
[1].




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Il y avait à Bourisp un seigneur de la famille des souverains du pays et vallée D'Aure. Ce seigneur, oubliant les devoirs de sa naissance, avait ordonné que toute nouvelle mariée serait tenue, sous peine de mort et de confiscation de ses biens, de venir passer la première nuit de ses noces avec lui, dans son château. On en voyait encore naguère les ruines au milieu du village. Mais Dieu semblait n'avoir permis tant de perversité que pour manifester la puissance de sa Mère et la bienveillance dont elle environne ceux qui l'implorent.

La première victime de la brutalité de ce monstre devait être une jeune et chaste fille de Soulan, de la maison Loubet. Ce fut pour elle que l'humble et puissante Vierge de Bourisp montra que ce que peut son Fils par sa nature, elle le peut par sa prière.

Cette jeune fille était fiancée à un jeune homme de la maison de Bordes, une des plus considérables de Bourisp ; mais la joie de s'unir à celui qu'elle aimait était troublée par le souvenir du seigneur ; et souvent sans doute, quand son cœur souriait à l'image de son fiancé, des larmes silencieuses avaient coulé sur son visage rougi par la honte qu'elle ne voulait pas subir.

Le jour était venu où, quittant la maison paternelle au milieu de ses parents et de ses amies, elle devait, suivant la coutume de nos montagnes, aller engager sa foi dans l'église qui désormais devait être la sienne, au pied de l'autel où elle devait demander à son Dieu et à celui de son époux d'être bonne épouse et bonne mère. Déjà elle avait passé le seuil, et ses regards humides plongeaient dans l'immense bassin qui s'étend au pied de la montagne : ils s'arrêtent sur l'église de Notre-Dame de Bourisp que les premiers rayons du soleil faisaient étinceler au milieu de la verdure comme un diamant dans son écrin. A la vue de ce sanctuaire, qui lui rapelle à la fois ce qu'elle aime et ce qu'elle doute, elle s'écrie :

- " Sainte-Vierge Marie, je vous fais don de la plus belle vache que mon père a sur la montagne, et délivrez-moi de la puissance de ce mauvais seigneur! "

A moitié chemin de Vignec à Vielle, un glas funèbre frappe leurs oreilles remplissant l'air de lugubres tintements.

- " Qu'y a-t-il de nouveau à Bourisp ? " demande le cortège à la première maison de Vielle, chez M. de Noguès.

- " Le seigneur est mort subitement. "

leur est-il répondu ; et ils continuent leur marche, toujours précédés de la vache qui s'arrête à la porte de l'église Notre-Dame. Nous ne dirons point la joie qui dut inonder l'âme de la jeune fille et le cœur de tous les assistants pendant la célébration du mariage, après un événement qui avait fait éclater d'une manière si terrible la puissance de la Mère des miséricordes.

La vache, désormais devenue la propriété de l'église, fut mise en gazaille chez le sieur de Noguès qui la demanda avec instance. Elle y produisit beaucoup pendant de longues années : les produits furent placés dans d'autres maisons, et, jusqu'à la Révolution, il y en a eu que l'on recherchait fort à cause de leur origine. La sonnette fut conservée avec soin dans la sacristie, en mémoire de ce fait, jusque vers 1740, qu'elle fut confiée à un habitant qui désirait la mettre à ses vaches pour leur porter bonheur. Conservée religieusement dans la même maison, elle a été portée sur les montagnes escarpées de Bourisp et est néanmoins restée intacte. Peut-être devons-nous à cette circonstance de l'avoir encore, après les révolutions qui ont anéanti tant de choses sous prétexte de superstition.

Nous avons fait le pélerinage de Soulan, dans l'intention de visiter la maison d'où sortit la jeune fille, objet d'une grâce aussi signalée ; on venait de la démolir. Nous l'avons d'autant plus regretté que le linteau de la porte, au dire des vieillards, offrait une date et une inscription, dans le genre peut-être des sentences qu'on lit sur quelques-unes. Ainsi nous avons lu à l'entrée du village :

MEMENTO MORI,
souvenez-vous de la mort ;


plus loin :

IN OMNIBUS RESPICE FINEM,
en toute chose, considérez la fin.


Cet usage, du reste, est commun à toute la vallée ; c'est quelquefois une devise chrétienne faisant allusion au nom de la famille, comme celle-ci, à Azet :

DIEU DE LASSUS LOGE NOUS LA SUS.


Quelquefois un précepte religieux, comme cette inscription qui semble inspirée par le génie de Saint-Exupère, à Arreau :

DIEU MANDE SA BOURSE A LA PORTE HURTER
QUAND LE PAUVRE SA LEGUE VIENT CHERCHER
NE FAIS A TA FACULTE MANQUE A LA LY DONNER
POUR ETERNELLE RECOMPENSE EN AVOIR
.


ou bien une légende rappelant une aventure. Ainsi, à Bazus, on lit :

QUI ME TROME ME PERD


Et toujours les monogrammes du Sauveur IHS et de sa Mère AM entrelacés ou séparés, placés au seuil des demeures comme un acte de foi ou une sauvegarde, de même que le sang mystérieux de l'agneau sur les maisons des Hébreux.

Soulan possède un souvenir du paganisme que l'on est assez étonné de rencontrer en ces hauts lieux, si bien qualifiés de nid d'aigle par un de ses habitants. C'est un bel autel votif en marbre blanc servant de pédestal à une croix de fer. Le temps a rongé les deux premières lignes où était le nom de la divinité à laquelle il fut consacré ; la troisième porte un nom de femme, MODESTA ( celle qui l'avait élevé), et la dernière la formule ordinaire

V.S.L.M.
votum solvit lubens merito, en exécution d'un vœu.


Nous regrettons d'autant plus de n'avoir pu lire la première ligne, qu'il nous a semblévoir dansl'initiale du mot, qui devait être le nom de la divinité, une S. C'était peut-être un dieu topique qui aura laissé son nom au village de Soulan.









[1] Notes :

Source : gallica.bnf.fr Bibliothàque Nationale de France

Notre Dame de Bourisp
Notice Notre Dame de Bourisp dans la vallée D'Aure
Ancien diocèce de Comminges - par Louis de Fiancette d'Agos

St Gaudens - Imprimerie d'Abadie - 1854



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de la Bigorre devenue Hautes-Pyrénées
département 65.
© Marie-Pierre MANET







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